Une première rencontre avec Patrice Desbiens au Festival international de la littérature

14 octobre 2016

Le RECF a demandé à la poète Sonia Lamontagne de nous écrire ses impressions suite à sa présence au Festival international de la littérature. Voici son texte.

On dit souvent de la poésie qu’elle fait voyager. Dans mon cas, elle m’a aidée à atterrir et à m’ancrer davantage après un voyage incroyable de sept semaines en Europe.

Je suis revenue au Canada le 16 septembre. À peine dix jours plus tard, je me joignais à d’autres artistes – certains que je connaissais ; d’autres, non – dans le cadre du Festival international de la littérature (FIL) à Montréal pour célébrer la fête de Patrice Desbiens. LE Patrice Desbiens : celui qui, comme moi, originaire du Nord de l’Ontario, avait semé ses premiers écrits en sol sudburois ; celui que j’avais lu dans mes cours de littérature à l’Université Laurentienne, puis relu à l’extérieur, pour le plaisir, pour l’émotion.

Savait-il, à ses débuts, qu’il allait influencer plus d’une génération d’auteurs ?

Il est arrivé au Lion d’Or accompagné de Rose Després pour la répétition générale. « Hé, ma chérie ! On t’a vue marcher de l’autre côté de la rue, » m’a-t-elle lancé. Patrice, lui, s’est approché de la scène où les musiciens s’exerçaient au piano, à la contrebasse et à la batterie. C’était clair que celle-ci lui manquait.

J’ai attendu qu’il s’assoit pour aller le rencontrer.

Pas de « j’adore votre poésie ! », pas de « vous êtes le premier à m’avoir montré que la poésie pouvait nous ressembler ! », pas de « j’ai lu tous vos recueils ! ». Non. Je lui ai souri tout simplement et nous nous sommes dit bonjour. Entre deux âmes de poètes franco-ontariens réunies, entre son Nord d’il y a quarante ans et le mien d’il y a cinq ans, « il n’y a[vait] pas de décalage » 1 … « C’est comme ça. » 2

Nous sommes montés sur la scène à tour de rôle pour répéter. Patrice Desbiens, Daniel Aubin, Martine Audet, Gilles Bélanger, Rose Després, Jean-Sébastien Larouche et moi-même. C’était ensuite le tour de Chloé Sainte-Marie et de son complice Réjean Bouchard à la guitare. J’ai souri à la pensée que j’allais bientôt livrer ma poésie sur la même scène où ils rendraient honneur aux textes de Patrice. C’était une soirée spéciale : Michel Faubert, directeur artistique et littéraire, m’avait demandé de lire la première. Il allait me présenter sur un air de On The Road. J’allais partir le bal. J’allais donner à cet événement unique une première couleur.

Après avoir soupé en groupe et fait un saut dans les loges, nous avons jeté un coup d’œil à la salle de spectacle. Il était presque 20 h. Le public prenait place. La salle était presque pleine. La fête allait bientôt commencer. Nous avons échangé quelques mots d’encouragement en coulisses, nous nous sommes dit « merde ! », et Michel Faubert, armé de son entrain habituel, s’est dirigé vers le micro. Pendant ce temps, je me visualisais sur scène :

« elle est sur la pilule / elle est allergique à la vie et / probablement à la mienne aussi et […] » 3

Persuadée que la foule était composée de fans de Patrice, je me suis présentée à elle en faisant deux allusions comiques à la poésie de Patrice, mais mes blagues sont tombées à plat. (Zut, me suis-je dit, peut-être ne le connaissent-ils pas si bien ? … Ai-je manqué mon coup ?) J’ai lu un extrait du plus récent recueil de Patrice, Vallée des cicatrices, et lui ai offert un poème que j’avais écrit lors de ma résidence d’écriture à Québec en 2015. Car je sais qu’il « aime Québec, patapouf pif paf »4. Le public a été charmé. Je devine que Patrice était content.

Le reste de la soirée a coulé comme du bon vin : versant ses crudités, ses poisons doux et ses trésors sans prétention dans nos cœurs. En quelques heures à peine, nous avions développé une complicité entre nous et avec le public, et j’avais retrouvé mon sol. Quelle joie de pouvoir m’y enfoncer les deux pieds comme il faut, sans retenue, en compagnie de gens qui rendent hommage aux poètes et aux mots, ai-je pensé.

L’un de mes moments préférés a été d’entendre la poésie de Patrice Desbiens de sa bouche. J’ai été particulièrement touchée par sa lecture du poème Bobbie has left the building. J’en ai (eu) des frissons. J’en ai (eu) la gorge serrée. Était-ce pour lui une façon de saluer son grand ami Robert Dickson qui l’avait quitté sous le grand ciel bleu de Sudbury et avec qui il aurait aimé partager la scène ce soir-là ?  

La poésie de Patrice portée par la voix de Chloé Sainte-Marie a apporté chaleur, humour, réconfort et tendresse.

Entre le ciel encre de Montréal, le ciel étoile de l’Italie et le grand ciel bleu de Sudbury, « il n’y a[vait] [plus] de décalage ».

 par Sonia Lamontagne

Patrice Desbiens

Patrice Desbiens

Sonia Lamontagne

Sonia Lamontagne

Patrice Desbiens

Patrice Desbiens

Crédit photo : Daniel Dufour

1Patrice Desbiens, Décalage, Prise de parole, Sudbury, 2008

2Patrice Desbiens, La fissure de la fiction, Prise de parole, Sudbury, 1997

3Patrice Desbiens, Vallée des cicatrices, L’Oie de Cravan, Montréal, 2015

4Je t’aime Québec, poème de Patrice Desbiens mis en musique par le groupe Konflit Dramatik, 2007