Agonie City

Nouveauté de la semaine #29: L’intrigante beauté de la mort

14 juin 2017

Chaque semaine, le RECF vous présente
une nouveauté franco-canadienne

 

Agonie City de Matthew Heiti

 

L’intrigante beauté de la mort

 

Quand un brillant dramaturge qui est en pleine possession de tous les secrets de l’écriture écrit une première œuvre romanesque et qu’il s’agit non seulement d’un roman noir intrigant, incluant un cadavre et donc un meurtre, mais aussi d’une vraie carte postale du Sudbury des années 1980, tous les ingrédients sont réunis pour que les Éditions Prise de parole acquièrent les droits pour en faire une traduction. Sous la gouverne de la traductrice Eva Lavergne, secondée par Daniel Aubin, The City Still Breathing de Matthew Heiti devient donc Agonie City, un roman choral hyper bien ficelé.

De l’aveu d’Eva Lavergne, mais aussi du codirecteur général des Éditions Prise de parole, Stéphane Cormier, il est difficile de raconter le fil des actions de ce roman. L’éditeur soutient qu’Agonie City, c’est un roman polyphonique qui nous fait voir un peu plus d’une dizaine de personnages, à Sudbury. Tout le monde a ses raisons de participer à cette histoire-là qui a comme prétexte un cadavre qui disparaît et se promène. Mais je dirais que la vraie vedette du roman, c’est la ville. C’est Sudbury. Alors que la traductrice, pour sa part, insiste sur le développement de toutes ces histoires-là en parallèle et que chacune d’elle est forte, de même que chacun des personnages, qu’on voit tour à tour et qui demeurent tous très crédibles, très uniques en leur genre. Je dirais que c’est ça la force du roman.

Une chose est certaine, c’est qu’on y découvre des gens d’âges et de milieux différents, de l’ado à l’ancien joueur de hockey, en passant par la mère de famille monoparentale, qui ont en commun une volonté de fuir, que ce soit une fuite de la ville ou de leur réalité. Parce que la ville, tout le monde veut en sortir, s’en aller, mais elle a comme un pouvoir qui ramène les gens vers son centre, indique Stéphane Cormier, qui rappelle également que le cadavre trouvé au tout début du roman est aussi le prétexte qui va faire en sorte qu’on découvre tous ces personnages et qui est un élément commun dans chacune de leur histoire.

Ce cadavre finit pourtant par disparaître : il se fait enlever tandis qu’il se fait transporter dans un véhicule de police. Tout le monde pense le connaître, car à peu près tout le monde a quelqu’un de disparu autour de lui ou tout le monde en a entendu parler aux nouvelles, donc les hypothèses et les racontars qui peuvent avoir lieu dans une petite ville ou un village circulent, révèle Eva Lavergne, qui abonde malgré tout dans le sens de Stéphane Cormier en ce qui a trait à l’importance de la ville. Il y a un peu de tout : il y a des poursuites d’autos, mais il y a aussi le côté vintage que les gens apprécient souvent de Sudbury. C’est un peu un charme vieillot, un charme usé; on le sent aussi dans le ton.

C’est effectivement le type d’écriture de Matthew Heiti qui fait toute la différence dans la découverte de Sudbury par ses mots. Son écriture, extrêmement visuelle, permet aisément de se créer des images mentales de toutes les scènes décrites, et sans se consulter, tant Stéphane Cormier qu’Eva Lavergne affirment que ce livre pourrait fort bien s’adapter au cinéma. C’est une écriture très visuelle, avec des dialogues assez savoureux, très colorés. Ça sacre beaucoup, il a un talent pour l’écriture directe, les dialogues rapides, intéressants, captivants. Ça amène une belle couleur et justement, Eva Lavergne, avec Daniel Aubin, a mis beaucoup d’efforts pour restituer un certain parler qui n’est pas Québécois, qui n’est pas du sud de l’Ontario, mais qui est un parler de Sudbury de la fin des années 1980, avec des expressions qui sont propres au lieu.

Un travail très fin a effectivement été réalisé à la traduction, afin de s’assurer de coller au style d’écriture de l’auteur original, qui comporte deux registres très distincts. J’ai essayé de garder ça et même peut-être de l’accentuer, parce qu’il y a un assez fort contraste entre les deux : la langue de rue, la langue parlée, et la langue plus poétique, plus imagée, plus cinématographique dans les narrations, explique Eva Lavergne, qui trouve que la richesse et le réalisme des dialogues de l’auteur sont une autre de ses grandes forces.

Ainsi, au-delà de l’ambiance de la fin des années 1980 ressentie, des textures de cette époque bien décrites dans le roman avec sa musique et ses arcades, notamment, Agonie City pour Stéphane Cormier, c’est une réelle énergie qui se dégage de là, une construction impressionnante, et cette façon que l’auteur a d’installer une montée dramatique et une tension qui semble vouloir exploser vers la fin. Eva Lavergne, elle, retiendra beaucoup de beauté qui transparaît dans cette histoire sombre et glauque, qu’elle a essayé d’accentuer et de montrer cette beauté-là, parce que je pense que Matthew Heiti a vraiment bien compris le visage humain de personnages qui sont un peu mal pris, un peu pris dans des situations moins que désirables.

Le roman Agonie City de Matthew Heiti est traduit de l’anglais par Eva Lavergne, avec l’aide de Daniel Aubin, et est publié en français aux Éditions Prise de parole.

Alice Côté Dupuis
14 juin 2017