La petite histoire de la Sagouine_couv

Nouveauté de la semaine #22: La femme derrière le mythe

25 avril 2017

Chaque semaine, le RECF vous présente
une nouveauté franco-canadienne

 

La petite histoire de la Sagouine de Viola Léger

 

La femme derrière le mythe

 

Il y a de ces histoires, comme celle de la Sagouine, qu’on a entendu maintes fois et qu’on croirait qu’elles ne peuvent plus avoir de secrets pour nous. Si ce personnage emblématique créé par Antonine Maillet et personnifié par Viola Léger a fini par s’ancrer dans la mémoire collective, il n’en demeure pas moins qu’on ne connaît pas bien tout le chemin parcouru pour en arriver à la reconnaissance d’aujourd’hui. Avec La petite histoire de la Sagouine, un récit raconté par Viola Léger elle-même et publié aux Éditions Perce-Neige, jamais le public n’aura eu accès d’aussi près à la construction de ce mythe.

C’est celle qui a incarné la Sagouine pendant 35 ans qui a raconté, de son point de vue à elle, les débuts du personnage. Pour le jeune comédien et auteur acadien Gabriel Robichaud, qui signe la préface de l’ouvrage, ce n’est rien de moins qu’un livre qui raconte la naissance d’un mythe, vu de l’intérieur. Le directeur général et littéraire des Éditions Perce-Neige, Serge Patrice Thibodeau, est plus explicite, décrivant plutôt qu’il raconte les cinq premières années de tournée du spectacle La Sagouine, de 1971 à 1976, à partir du lancement du livre d’Antonine Maillet à l’Université de Moncton en 1971. Ensuite, les premières tournées dans tous les recoins possibles des Maritimes, les débuts au Québec et le triomphe au Théâtre du Rideau Vert pendant quand même plusieurs semaines, et en dernier, c’est le grand succès en Europe, surtout à Paris.

N’étant pas écrivaine, Viola Léger a dicté son récit à une secrétaire professionnelle, à la fin des années 1970, ce qui confère un côté très oral à l’écriture, presque comme un conte. Serge Patrice Thibodeau ajoute qu’elle avait alors elle-même copieusement annoté, commenté et corrigé le manuscrit qui nous a servi de base pour construire le récit, avant de l’oublier dans ses archives et de le voir ressurgir environ 40 ans plus tard, et de le confier à l’éditeur. Il y a des milliers et des milliers de gens qui ont vu La Sagouine, mais ce qui est intéressant, c’est que là, on n’est pas dans la salle; on est dans les coulisses avec Viola Léger!

Si l’éditeur insiste que c’est une femme de théâtre et on ne parle que de théâtre dans ce livre, Gabriel Robichaud voit aussi là une espèce de cartographie absolument incroyable de l’Acadie, parce qu’elle a joué dans toutes sortes de lieux. Ensuite, plein d’anecdotes extraordinaires; tu sens vraiment la construction de ce mythe-là: du Festival de théâtre amateur de Monaco, où elle raconte comment elle n’avait pas de loge et qu’elle s’est retrouvée dans l’antichambre de la Princesse de Monaco pour se préparer pour la pièce, à l’accueil à Montréal, au Rideau Vert, en passant par les tournées un peu partout au Canada et cette fois où elle s’est retrouvée à jouer dans le théâtre de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud à Paris. C’est cette espèce de parcours-là, un peu improbable, qui tout à coup prend vie.

Ce sont la grande humanité, mais aussi l’humilité de Viola Léger qui marquent à la lecture de ce récit, alors qu’elle nous prouve que l’improbable devient possible. Viola Léger elle-même n’y croyait pas! C’est ça, aussi, qui est formidable : à l’ère où on construit des vedettes instantanées et éphémères, elle est l’une des rares artistes qui a trouvé des gens qui avaient un projet artistique, qui ont cru en elle, qui lui ont proposé et elle, elle l’a embrassé et l’a mené jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus. Il n’y avait pas de machine derrière pour la construire, c’est vraiment la foi et la détermination qui l’ont menée aussi loin, selon Gabriel Robichaud, qui a aussi été régisseur de plateau pour la comédienne.

Dans ce court récit d’environ 150 pages agrémenté d’un cahier d’une dizaine de magnifiques photos, c’est absolument génial de voir comme cette femme a le sens du théâtre, raconte Serge Patrice Thibodeau. Ce sont vraiment ses réflexions sur le théâtre, sur la mise en scène, sur le costume, sur la psychologie des personnages, et beaucoup sur la réception des gens. Si l’ouvrage ne raconte pas l’histoire en entier et qu’on se concentre uniquement sur les cinq ou six premières années du spectacle, le livre agit comme une espèce de précurseur. On sait bien sûr ce qui suivra et à quel point le personnage deviendra sacré, mais on voit enfin d’où c’est parti.

Pourquoi la Sagouine encore aujourd’hui?, demande enfin Gabriel Robichaud. C’est parce que les salles sont encore pleines, parce que les gens rient encore, parce que les gens sont renversés de découvrir sa pertinence, son élégance, son irrévérence, sa résilience; au personnage, mais aussi parce qu’il était porté par cette femme-là. Oui c’est La petite histoire de la Sagouine, mais au-delà de ça, c’est le parcours de Viola Léger. Et c’est ça aussi qui est fascinant de ce livre-là, c’est que c’est rare qu’on a eu le point de vue de la femme derrière le personnage, derrière le mythe. Jamais elle ne s’est révélée comme elle se révèle là.

Le récit La petite histoire de la Sagouine de Viola Léger est publié aux Éditions Perce-Neige. L’auteur Gabriel Robichaud en signe la préface.

 

Alice Côté Dupuis
26 avril 2017