L’événement «Manifeste scalène» pour raconter l’Acadie en poésie

26 octobre 2017

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De gauche à droite: Jonathan Roy, Gabriel Robichaud et Sébastien Bérubé

Ils sont trois poètes dans la vingtaine, fiers représentants de la jeune génération, fiers ambassadeurs de l’Acadie qui les a vu naître et grandir. Jonathan Roy, de Caraquet, Gabriel Robichaud, de Moncton, ainsi que Sébastien Bérubé, d’Edmundston, ont chacun leur style et leur façon de jouer avec les mots, mais lorsque leurs écrits soudainement se rapprochent, se parlent et répondent aux échos de l’un et de l’autre, ils se rejoignent sur la même longueur d’onde afin de dresser un portrait saisissant de l’Acadie.

C’est à la Maison de la littérature de Québec, rue Saint-Stanislas, que les trois jeunes poètes ont donné rendez-vous aux amateurs de mots afin de tracer les contours d’un territoire sans frontières par leur poésie, tel que joliment introduit par la présentatrice de la soirée. Débutant de façon dynamique en récitant tour à tour quelques phrases toutes extraites de leurs poèmes respectifs, ils n’ont pas mis de temps à créer un véritable dialogue entre leurs œuvres.

Alors que Jonathan Roy utilisait le texte « Voix rurale », tiré de son recueil Apprendre à tomber (Perce-Neige, 2012) comme base à ses interventions de groupe, débutant chacune de ses phrases par une voix qui/une voix que, Sébastien Bérubé, lui, a présenté de nombreux extraits de « Hymne », texte-phare de son plus récent recueil, Là où les chemins de terre finissent (Perce-Neige, 2017) dont la grande majorité des vers débutent par j’ai… (ceci ou cela). Gabriel Robichaud, quant à lui, a puisé ses phrases débutant toutes par à cause que dans un texte intitulé « Manifeste diasporeux ».

Il est étonnant de constater à quel point le découpage effectué de ces trois textes parlant chacun d’une région acadienne différente, montrant une vision propre à chacun de l’Acadie, et leur amalgame selon les sujets crée un tout qui est néanmoins d’une grande cohérence et fluidité. Les portions tantôt se répondent, tantôt se complètent, et on irait presque jusqu’à dire qu’ainsi mélangées et se supportant les unes les autres, les paroles des trois artistes voient leur impact se décupler.

S’attardant d’abord à la langue, à l’accent, et à cette voix tant chère à Jonathan Roy, puis ne manquant pas de faire des clins d’œil à certains artistes et idées qui font la renommée de l’Acadie à l’extérieur de celle-ci, comme Antonine Maillet et Évangeline, les poètes ont commencé par tracer tranquillement le portrait de leur région avec des références faciles à capter et bien reconnues. Toutefois, au fil de la soirée, les revendications et les prises de position se sont fait sentir de plus en plus marquées et il fallait parfois bien connaître l’Acadie, son actualité, ses politiques et ses habitants pour saisir toutes les subtilités des paroles de Roy, Robichaud et Bérubé.

Après le premier moment en solo de la soirée – une lecture par son auteur de « Ma province ou Se souvenir loin des plaques de char » (Là où les chemins de terre finissent, Sébastien Bérubé) –, c’est un portrait plus global des villes, de la quotidienneté et des habitants de l’Acadie que les trois artistes ont tenté de dresser grâce à l’assemblage judicieux de leurs portions de textes. La question du bilinguisme est ensuite arrivée, et toute la fierté acadienne des jeunes poètes s’est rapidement fait sentir.

Puis, ce fût au tour de Jonathan Roy de réciter en solitaire les vers d’un autre poème, celui-ci tiré du recueil collectif Y paraît (Possibles Éditions, 2015), dans lequel le poète acadien s’attarde notamment à l’abondance d’informations à laquelle la génération Y est confrontée sur tous les écrans qu’elle consulte. Provoquant quelques rires grâce à ses références des années 1990 et sa nostalgie du temps où il créait des chefs-d’œuvre sur le logiciel Paint et qu’il jouait au jeu Démineur en cliquant partout, l’auteur s’est emporté en fin de lecture, en transposant ses nombreux clics à des articles de tous genres, le sollicitant de partout, sur une multitude de sujets.

C’est conséquemment en traitant des médias que les trois jeunes poètes ont repris leur dialogue, s’attardant ensuite à leur relation à la religion, à cause qu’on ne va plus à l’église, mais on garde nos clochers (G. Robichaud), puis en amorçant une réflexion à propos de ce qu’il reste à accomplir à cette jeune génération, qui n’a pas les nombreux titres et accomplissements d’Herménégilde Chiasson, mais qui peut certainement encore réaliser de grandes choses. En évoquant un long périple entre la Gaspésie et le Nouveau-Brunswick comme performance en solo, passant par de nombreuses villes dont il ne manque pas de décrire la particularité, Gabriel Robichaud démontre le pouvoir évocateur de ses mots, mais questionne aussi cette idée de route, de regard vers l’avant pour la jeune génération.

Terminant leur performance à trois en s’intéressant davantage à la géographie de l’Acadie et à leurs ancêtres, Jonathan Roy, Gabriel Robichaud et Sébastien Bérubé réfléchissent à ce qui était présent sur le territoire avant eux. Et il ne pourra y avoir qu’un seul constat à la lumière de ces nombreuses questions posées et à ces tout aussi abondantes prises de position dans ce rythmé et pertinent « Manifeste scalène » : si la jeune génération de poètes ne sait pas exactement où elle s’en va et ce qui s’en vient pour elle, elle sait exactement ce qu’elle est et son identité acadienne, tout autant que sa fierté, est excessivement forte.

L’événement « Manifeste scalène » a été présenté le mercredi 25 octobre 2017 à la Maison de la littérature de Québec à l’occasion du Festival Québec en toutes lettres.

Alice Côté Dupuis
26 octobre 2017