Louis L’Allier et compagnie : l’histoire de leurs histoires

22 février 2012

Dans le dernier guide lecture du RECF, un numéro spécial portant sur l’Histoire, sept auteurs vous parlent de leurs inspirations et de la genèse de leurs livres. Bref, l’histoire de leurs histoires ! Nous vous présentons ici l’intégrale de ces entrevues.

Lise Bédard

À vos livres : Pourquoi était-ce important de transposer l’histoire de Caledona Springs sur papier ? Lise Bédard : Caledonia Springs… un endroit mythique peuplé des ombres du passé. Après avoir été au XIXe  siècle le centre hydrothermal le plus huppé au Canada avec ses quatre sources d’eau minérale et son prestigieux Grand Hotel, où le froufrou des robes chuchotait au son d’un orchestre stylé les soirs de bal, il ne reste plus aujourd’hui que de rares vestiges de ce joyau situés sur une propriété privée où le public n’a pas accès.Comment un domaine qui accueillait les grands de ce monde tels que Louis-Joseph Papineau, Lord James Elgin et le cardinal de Boston dans un luxe inouï, qui comptait deux chapelles, un bureau de poste, une imposante gare à partir de 1896, une usine d’embouteillage et bien plus encore a-t-il pu disparaître subrepticement? En 1915, le Grand Hotel, devenu propriété du Canadien Pacific en 1905, ferme ses portes pour toujours. En 1920, il est démoli et le bois vendu aux plus offrants.

Dans mon imagination, je suis allée flâner sous la charmille, rêver au clair de lune dans un des nombreux kiosques de la propriété, faire une ballade en canot sur le lac et j’ai débarqué dans l’île où j’ai contemplé le paysage avec les yeux des anciens.

J’ai voulu partager ce bonheur avec mes lecteurs, redonner vie à ce lieu, le temps d’une lecture, le temps d’une passion.

AVL : Selon vous, pourquoi les gens aiment les romans historiques ?

LB : Le roman historique constitue une façon d’apprendre l’Histoire tout en se divertissant, à condition que l’auteur(e) ait effectué les recherches nécessaires afin de respecter la véracité des  éléments tels qu’ils ont existé. Il met le lecteur en contact avec les us et coutumes d’une époque révolue. Si l’humain voudrait bien connaître l’avenir, le passé aussi l’attire, car il a façonné, à bien des égards, ce qu’il est devenu. Ne sommes-nous pas d’une certaine façon la somme de tout ce qu’était nos ancêtres?

À l’heure où l’enseignement de l’Histoire dans nos écoles a presque disparu, ce type de roman supplée bien modestement à cette lacune. Il existe aussi, au-delà de l’Histoire des dictionnaires, la petite histoire dans laquelle le lecteur moyen se reconnaît. Il se sent partie prenante de la grande chaîne humaine.

À preuve que le patrimoine intéresse la population au plus haut point, il n’y a qu’à voir où la majorité des touristes qui visitent l’Europe se dirigent. Beaucoup prétendent que nous sommes un peuple sans Histoire. C’est à nous, les écrivains, les artistes de prouver le contraire. Avec amour, patience et recherches, nous découvrons des mines d’or à partager avec nos lecteurs.

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Lysette Brochu

À vos livres : Pourquoi est-ce important de lire des récits de vie ?Lysette Brochu : Les récits de vie ont un pouvoir transformateur mystérieux. Chaque lecteur, habité par son histoire personnelle, rencontre un autre « je » et sort de son isolement. La magie opère ! Feux d’artifice ! Les souvenirs se réveillent, éclairent parfois des pans entiers du passé, modifient l’avenir. Le liseur sourit, rit, verse même une larme… ne sera plus jamais le même. Rien n’est banal, même l’anecdotique. Le moindre tableau peut devenir trésor de littérature ou étincelle de lumière. Dans une société qui change à un rythme effarant, le récit de vie vient aussi combler les trous de mémoire collectifs.Pour voir le profil de Lysette Brochu, cliquez ici.

Benoît Cazabon

À vos livres : Pourquoi est-ce important de transposer à l’écrit l’histoire de cette région du Nouvel-Ontario?Benoît Cazabon : Cette région méconnue contient dans sa genèse l’essentiel de l’Histoire du Canada. Mattawa, à contre-courant met en scène les rapports entre Canadiens français et Canadiens anglais entre 1889 et 1918. De ce coin de terre du Nouvel-Ontario surgissent des questions qui demeurent les nôtres. Le Dr Caseneuve, personnage principal, demande : La rivière des Outaouais, est-ce une frontière naturelle entre le Québec et l’Ontario ou une route vers l’Ouest canadien ?  Dans quel projet de colonisation suis-je embarqué? Celui de Québec qui cherche à développer le Témiscamingue et l’Abitibi ou celui du Dominion britannique avec son chemin de fer vers le Pacifique? Quelles forces en pouvoir sont à l’œuvre et comment ont-elles marqué la suite de cette colonisation hors Québec ?AVL : Selon vous, est-ce qu’il y a une leçon à tirer de cette histoire?

BC : Les tensions sociales de deux peuples fondateurs sur un même territoire proviennent d’ambigüités entretenues dans les consciences des individus. Les forces divergentes des cultures enclines à maintenir leur autonomie ne sont pas perceptibles dans le quotidien.  À défaut d’un projet mutuellement consenti, il reste l’endurance, la survivance, la détermination pour assurer la pérennité de la communauté naissante, mais est-ce suffisant? Au héros de la survivance, j’ai substitué un personnage plus réfléchi. Quel est le sens de se trouver dans un monde qui ne renvoie pas le miroir de votre culture? Comment se prémunir contre l’enfermement culturel ou comment grandir dans sa pleine sagesse et sérénité en situation de minorité? Cherchons-nous des causes comme êtres coupables ou responsables?

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Louis L’Allier

À vos livres : Quelle est l’importance de la recherche lors de la préparation à un tel ouvrage ? Louis L’Allier : La recherche prend une place assez importante pour deux raisons distinctes. La première est une question de crédibilité, car une intrigue qui repose sur des faits avérés est plus forte. Par exemple, mes personnages évoluent dans divers sites sur deux ou même trois continents ; il importe que la description des lieux corresponde parfaitement à la réalité, d’autant plus que certains lecteurs auront eux-mêmes visités ces endroits. La seconde raison vient du fait que la complexité des détails fournis par la recherche m’offre de nouvelles pistes pour relancer l’intrigue.AVL : D’où proviennent vos idées pour vos romans ?

LL : Je voyage beaucoup et je prends sans cesse des notes sur les impressions que me laissent certains endroits, ou sur des faits cocasses que j’observe. Plus près de nous, je fais à pieds les cinq kilomètres qui séparent mon domicile de l’université et rien n’est plus inspirant que ces promenades en solitaire. Finalement, je m’inspire d’auteurs comme Alexandre Dumas, ou même de textes anciens, dans lesquels tous les ressorts du roman moderne se trouvent déjà.

AVL : Êtes-vous un historien ou un romancier d’abord ? Pourquoi ?

LL : Je me spécialise en littérature grecque ancienne et dans l’histoire des idées, mais lorsque j’enseigne, je tente de transmettre l’état de la recherche en la cadrant dans un récit. À ce titre, mes cours ont toujours été des romans en devenir ; de plus, le roman me permet de spéculer sur ce que serait la recherche, si nous possédions des documents aujourd’hui perdus. Le roman prendra de plus en plus de place dans ma vie, car j’y trouve une grande source de motivation et de satisfaction. Le roman me permet également de toucher des lecteurs que ni mes cours, ni mes travaux plus sérieux n’auraient pu rejoindre.

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Nadine Mackenzie

À vos livres : Êtes-vous une historienne ou une romancière d’abord ? Pourquoi ?Nadine Mackenzie : Je suis historienne d’abord (maîtrise en cette matière de l’université de LA Sorbonne, spécialité histoire de la musique) et romancière en second.AVL : Pourquoi est-ce important de faire part de l’histoire aux jeunes ?

NM : Il est très important de faire part de l’Histoire aux jeunes pour des connaissances générales, mais surtout parce que, représentant l’avenir et le préparant, ils peuvent tirer des leçons des événements du passé. De plus, il est nécessaire que les jeunes connaissent l’histoire du pays où ils vivent. Jusqu’à présent, peu de choses ont été écrites en français au sujet du développement et de l’histoire de l’Ouest du Canada.

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Louise Royer

À vos livres : Pourquoi le 18e siècle ?Louise Royer : Parce que c’est vraiment le siècle qui se termine avec des bouleversements des modes établies depuis des centenaires, par exemple dans la façon de gouverner (la royauté vs la république). C’est le siècle qui chevauche entre l’ancien et le nouveau et où se situe l’enfance de la science. Il offre un contraste net avec le 21e siècle et ses merveilles technologiques. Il permet de prendre un recul pour prendre conscience de tous les accomplissements de l’humanité en 200 ans.AVL :D’où vient votre inspiration pour cette histoire ?

LR : D’un exercice de logique à essayer d’imaginer les réactions d’une personne qui se voit soudainement transportée dans le passé.

AVL : Votre livre permet aux jeunes lecteurs de comparer la condition des femmes du 18e à aujourd’hui, était-ce important pour vous ?

 

LR : Oui, j’ai toujours beaucoup profité dans ma vie personnelle d’être née à une époque qui ne mettait plus de bâtons dans les roues dans les choix d’occupation pour les femmes. Par exemple, cela m’a permis d’étudier la physique même si, encore aujourd’hui, le domaine attire surtout les hommes. J’aime à me souvenir et à souligner que cette liberté de choix n’a pas toujours existée.

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Carlos Taveira

À vos livres : Pourquoi vouloir raconter l’histoire du premier noir au Canada ?

Carlos Taveira : Au tournant du XVII siècle, un Noir au nom portugais s’engage comme interprète entre Amérindiens et Français. Quels mondes Mateus da Costa aura-t-il traversés et habités ? Étant moi-même né en Afrique, parlant plusieurs langues dont le portugais, Mateus m’interpella naturellement.AVL : Quelle est l’importance de la recherche lors de la préparation d’un tel ouvrage ?CT : Pour libérer l’homme des brumes et le situer dans son quotidien, j’ai consulté les textes de Champlain et de Lescarbot, des œuvres de référence sur les Amérindiens, des documents géographiques et maritimes.  Pour l’intrigue et la magie, j’ai questionné à la fois mon imagination et mon vécu.

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