Les Éditions David ou l’impétuosité franco-ontarienne au service de la littérature!

2 août 2016

Entrevue exclusive avec Marc Haentjens, directeur général des Éditions David par Aude Rahmani, chargée de promotion et de médiation au RECF.

Marc Haentjens, pourriez-vous me parler de la maison d’Édition David et de sa ligne éditoriale?

Les éditions David ont été fondées en 1993 par Yvon Malette dans l’idée d’établir une maison littéraire accessible aux auteurs de la région d’Ottawa-Gatineau. Plutôt nichée au début dans le milieu universitaire (Université d’Ottawa, Cégep de l’Outaouais), la maison a graduellement élargi ses horizons, en développant ses collections et en s’ouvrant aux auteurs de différents milieux, en Ontario et ailleurs. 

Aujourd’hui, David se veut une maison littéraire, ancrée dans la francophonie ontarienne et canadienne, qui cherche à rendre compte de la valeur et de la diversité de la production littéraire en français à travers le pays. La maison s’intéresse d’abord à la création romanesque — romans pour adultes et romans pour ados —, mais aussi à la poésie et aux essais. La maison se donne aussi pour mission de promouvoir l’écriture et la lecture dans son propre milieu, en soutenant des activités d’animation, comme des concours de création littéraire (Mordus des mots, Écrire pour se raconter).

Yvon et Marc (2

Marc Haentjens et Yvon Malette

 Comment êtes-vous devenu éditeur et surtout pourquoi, avez-vous fait ce choix?

Je suis arrivé à l’édition un peu par hasard. J’avais réalisé plusieurs missions comme consultant pour le Regroupement des éditeurs canadiens-français (RECF) quand le conseil d’administration m’a proposé d’en prendre la direction. C’était en 2005. Puis, quelques années plus tard, le président du RECF, Yvon Malette, avec qui, je dois dire, j’avais beaucoup de plaisir à collaborer, m’a demandé si ça m’intéresserait de prendre sa succession aux Éditions David. L’idée de passer du côté de la création ou de la production – moi qui avais toujours été du côté de la gestion et du marketing – m’a tout de suite séduit. Je me suis peut-être senti un peu usurpateur au début (le milieu de l’édition est quand même dominé par des littéraires), mais j’ai vite trouvé mes repères et je ne voudrais pas faire autre chose aujourd’hui.

En quoi consiste le métier d’éditeur et quels sont selon vous ses plus grands défis?

Le métier d’éditeur est premièrement un métier de relations. L’éditeur est au cœur de la « chaîne du livre », faisant théoriquement le pont entre les auteurs et les lecteurs, mais collaborant aussi avec les nombreux intervenants que sont les distributeurs, les libraires, les salons du livre, les bibliothécaires, les responsables scolaires, les médias, etc. Sans oublier les bailleurs de fonds qui sont, ici au moins (je veux dire au Canada), une partie importante de l’équation.

 L’éditeur doit naviguer à travers toutes ces relations pour établir la place et l’identité de sa maison, tout en parvenant à financer ses activités, ce qui n’est pas toujours évident. L’éditeur doit être aussi bien sûr un bon lecteur, qui aime non seulement les livres, mais qui aime aussi les auteurs (!), et sait discerner leurs qualités et leur potentiel. Il n’est toutefois pas seul à faire tout ça. Aux Éditions David, je peux compter sur une équipe avec qui je partage toutes ces responsabilités : au plan éditorial, au plan administratif et au plan commercial.

Quelles sont, d’après vous, les spécificités d’un éditeur issu de la francophonie canadienne?

Les défis spécifiques au fait d’être « en milieu minoritaire », comme on dit, sont au moins de deux ordres. D’abord, nous n’avons pas accès à un bassin d’auteurs aussi important que ce qu’on peut trouver dans des milieux dits « majoritaires ». Il est entendu que les auteurs ne s’inventent pas tout seuls. On peut voir, par exemple au Québec, qu’ils gravitent en grand nombre autour d’institutions universitaires ou collégiales qui leur fournissent, dans bien des cas, leur principal gagne-pain. Nous n’avons pas l’équivalent de ces institutions dans nos milieux (ni en nombre, ni en rayonnement). Nous devons, du coup, faire beaucoup plus d’efforts pour dépister, puis encourager, guider et accompagner nos auteurs. 

L’autre défi, bien sûr, c’est notre bassin de lecteurs, soit notre marché naturel (ou primaire) – et tout ce qui permettrait de le dynamiser ou de l’alimenter : librairies, bibliothèques, écoles, médias… De toute évidence, nous n’avons pas dans nos communautés un lectorat ni un environnement commercial ou institutionnel suffisant pour soutenir une activité littéraire importante. Sans nous désintéresser de notre marché immédiat, nous devons donc aussi chercher un public ailleurs, au Québec principalement. Et ce n’est pas si évident, compte tenu de la concurrence qui y existe et de notre éloignement – tant physique que symbolique – du Québec.

Aux Éditions David vous avez consacré toute une collection à des romans pour les adolescents de 14 à 18 ans. Pouvez-vous me présenter cette collection et la faire découvrir à nos lecteurs?

Cette collection a débuté de façon un peu anecdotique. Peu avant mon arrivée aux Éditions David, Yvon Malette avait conclu avec le Centre FORA, un organisme pour l’alphabétisation situé à Sudbury, deux projets d’édition visant la clientèle des apprenants. L’un deux était la réédition d’un roman de Claude Forand, Ainsi parle le Saigneur, dont la forme et le style semblaient pouvoir accrocher l’intérêt des ados. Il fut décidé de donner à cette réédition la signature 14/18 (pour 14-18 ans bien sûr). 

Le succès de cette première édition a fait voir l’intérêt qu’il y aurait pour la maison de s’intéresser à la clientèle ado. On a alors reçu coup sur coup deux projets qui s’inscrivaient tout à fait dans cette direction. Un roman historique sur la vie d’Étienne Brûlé, présenté par deux professeurs de l’Est ontarien, Denis Sauvé et Jean-Claude Larocque; puis un roman un peu fantastique soumis par une auteure de Toronto, Louise Royer, qui avait d’emblée des allures de série (iPod et minijupe). La collection 14/18 était lancée : ligne éditoriale, direction de collection, concept graphique, politique de prix, etc. 

La collection 14/18 comprend aujourd’hui près de 25 titres, incluant des romans d’aventures, des romans historiques, des romans policiers, des romans fantastiques, etc. La volonté qui anime la collection est d’offrir aux ados des histoires susceptibles de nourrir leur imaginaire – et, incidemment, de leur donner le goût de lire. Répondant manifestement à un intérêt et un besoin dans ce groupe d’âge, la collection connaît un beau succès et occupe aujourd’hui une place significative dans le programme de la maison.

Les éditions David ont aussi une collection originale qui présente des œuvres audacieuses et innovatrices, Indociles. Pourriez-vous nous en parler et nous dire en quoi elle s’inscrit dans la modernité littéraire franco-ontarienne?

La création de cette collection s’est faite de façon un peu plus réfléchie. On réalisait depuis quelque temps qu’on était amenés à refuser des manuscrits qu’on aurait voulu publier, mais qui n’entraient pas bien dans notre collection de romans (Voix narratives), soit en raison de leur forme, de leur style, de leur contenu, etc. Il s’agissait souvent de textes moins conventionnels, jouant avec la langue, touchant des propos assez personnels ou s’intéressant à des thématiques actuelles. C’est pourquoi on a décidé de baptiser la collection « Indociles ». 

Les deux premiers textes à paraître dans cette collection ont bien donné le ton : Xman est back en Huronie, de Joëlle Roy et Un bon jour, il va bien falloir faire quelque chose, d’Alain Cavenne, avaient tous deux une bonne dose d’impertinence. Ils sont été suivis par deux textes également corrosifs : Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre, d’Émilie Legris et Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, de Pierre Raphaël Pelletier. Trois autres publications ont suivi depuis et on se prépare à publier deux autres textes cette année.

Autre spécificité des éditions David, vous avez une collection entière dédiée aux Haïkus. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste cette forme poétique d’origine japonaise et nous expliquer les raisons qui ont poussé votre maison d’édition à en publier?

Le haïku est un poème d’inspiration japonaise qui est devenu depuis près d’un siècle une forme de poésie brève très appréciée en Occident. Structuré autour de trois vers (totalisant en principe 17 syllabes), il veut exprimer surtout un instantané de la vie, tout en faisant écho à la nature et aux saisons. La collection des Éditions David a été créée sous l’impulsion de plusieurs collaborateurs de la maison passionnés par cette forme poétique : André Duhaime d’abord, puis Francine Chicoine, directrice de la collection et animatrice et organisatrice jusque tout récemment d’un camp de création annuel sur le haïku (à Baie-Comeau, Québec). 

La collection a débuté par la publication de quelques recueils collectifs et anthologies; mais elle a vraiment pris son envol depuis une dizaine d’années, avec la publication de plus d’une cinquantaine de recueils individuels, explorant non seulement le haïku, mais aussi des formes dérivées, comme le renku (à deux voix) et le haïbun (combinaison de prose et de poésie). Disons qu’il s’agit vraiment d’une collection de niche, unique au Canada et, même, au sein de la francophonie, où elle connaît une grande appréciation et un certain rayonnement.